ZOLA

Les trois villes
Lourdes
Deuxième journée IV


Souvent, il avait imaginé que Lazare, sorti du tombeau, criait à Jésus : « Oh ! Seigneur, pourquoi m'avoir réveillé à cette abominable vie ? Je dormais si bien de l'éternel sommeil sans rêve, je goûtais enfin un si bon repos, dans les délices du néant ! J'avais connu toutes les misères et toutes les douleurs, les trahisons, les fausses espérances, les défaites, les maladies ; j'avais payé à la souffrance ma dette affreuse de vivant, car j'étais né sans savoir pourquoi, j'avais vécu sans savoir comment ; et voilà, Seigneur, que vous me faites payer double, en me condamnant à recommencer mon temps de bagne !... Ai je donc commis quelque inexpiable faute, que vous la punissez d'un si cruel châtiment ? Revivre, hélas ! se sentir mourir un peu chaque jour dans sa chair, n'avoir d'intelligence que pour douter, de volonté que pour ne pas pouvoir, de tendresse que pour pleurer ses peines ! Et c'était fini, je venais de passer le pas terrifiant de la mort, cette seconde si horrible, qu'elle suffit à empoisonner toute l'existence. J'avais senti la sueur de l'agonie me mouiller, le sang se retirer de mes membres, le souffle m'échapper, s'en aller en un dernier hoquet. Cette détresse, vous voulez donc que je la connaisse deux fois, vous voulez que je meure deux fois, et que ma misère humaine passe celle de tous les hommes !... Ah! Seigneur, que ce soit tout de suite ! Oui, je vous en conjure, faites cet autre grand miracle, recouchez-moi dans ce tombeau, rendormez-moi sans souffrir de mon éternel sommeil interrompu. Par grâce, ne m'infligez pas le tourment de revivre, ce tourment effroyable auquel vous n'avez encore osé condamner aucun être. Je vous ai toujours aimé et servi, ne faites pas de moi le plus grand exemple de votre colère, qui épouvanterait les générations. Soyez bon et doux, Seigneur, rendez-moi le sommeil que j'ai bien gagné, rendormez-moi dans les délices de votre néant. » .


Est-ce que ça vaut vraiment le coup de ressuciter?
Terminer sa vie dans le néant, le sommeil éternel n'est-ce pas un destin plus jouissif que de contempler la face de Dieu (1) éternellement. Ça doit être d'un ennui mortel.

(1)_Voir ce qu'en pense Fourier_CARSCS ** .